Docteur Yvan NGUETSA, pharmacien diplômé de la faculté de médecine et de sciences biomédicales de l’université de Yaoundé 1, chercheur en matière de Santé Publique. Il donne des clés d’interprétation sur la question, dans cette interview exclusive mené par Benoit-Ivan WANSI.

Benoit -Ivan WANSI : Selon un rapport de l’Organisation Mondiale de la Santé, 100.000 personnes meurent chaque année dans le monde suite à la consommation du médicament de la rue. Pourquoi le médicament de la rue est-il dangereux pour la santé humaine ?

Dr Yvan NGUETSA : Par définition, le médicament est un poison. Sa manipulation est exclusivement réservée aux professionnels de la santé qualifiés en la matière. Cependant, la consommation du médicament de la rue peut entrainer de nombreux problèmes chroniques entre autres : l’insuffisance rénale, hépatique, des allergies ou des réactions aigües, bien entendu la mort.

BIW : Qu’est-ce qui explique la faiblesse de la réglementation en vigueur quand on sait que les pharmacies non conventionnelles prospèrent et se multiplient sur l’étendue du territoire.

YN : Il y’a trois niveaux à ce sujet. D’abord, la politique commerciale. Le médicament est certes un produit mais à part entière. Il ne doit pas suivre le même circuit que les autres consommables. Lorsqu’il arrive en phase douanière, il doit subir des contrôles-qualité effectués par des spécialistes, Donc, tut va de l’importation. A ceci s’ajoute la responsabilité des spécialistes du médicament. Certaines voies que nous empruntons ne sont pas règlementaires. Normalement après la commande d’une gamme pharmaceutique, la livraison devrait prendre en compte la législation et la conscience professionnelle des pharmaciens.

Aussi, la population qui suivant la conjoncture, préfère courir le risque de se faire traiter mal, en achetant un médicament qui coute 1000 frs (ndlr) en pharmacie mais  au prix de  300 frs dans les artères de la ville. Prenons même le cas du produit dit « amoxicilline ».

BIW : Quel est le profil des vendeurs de la rue. Dr, sont-ils qualifiés ? Sinon pourquoi se permettent-ils de consulter et prescrire parfois ?

YN : Généralement, la difficulté sociale notamment le chômage motive les marchandes de la mort (ndlr) en question à se livrer à une telle activité. D’ailleurs, cela a fait l’objet d’une étude de thèse de certains confrères. Il en résulte que 80¨% de vendeurs de médicaments de la rue sont formés (le cas échéant, ndlr) dans des domaines autres que la santé à savoir la physique, l’informatique.

BIW : Dans les pays magrébins tels que le Maroc, 70% des remèdes vendus dans les pharmacies conventionnelles sont issus de la production locale. C’est que le pays détient une chaine d’industrialisation sur place. Et ceci au détriment des importations comme celles qui sont pratiquées ailleurs, ici en Afrique subsaharienne. Dr, quelle lecture faites-vous de ce moyen d’approvisionnement sine die ? Faut-il pratiquer la production locale sachant qu’elle limite ou facilite le trafic et la contrefaçon qui en découlent ?

YN : Ces pays sont avancés sur le plan économique (Tunisie, Maroc), c’est pourquoi ils se permettent de développer des industries. Cette option est proportionnelle au niveau de développement d’un pays. Avec nos lois locales, il serait difficile de mener une production locale. Savez-vous que chaque année, 850 milliards de francs sont investis pour acquérir  le fameux paracétamol au Cameroun ! Il y’a 10 années seulement que l’Etat a commencé à former dans le secteur de la Pharmacie. On a déjà assez  de laboratoires étrangers installés au Cameroun. Ce qui facilite l’acquisition des comprimés, mieux qu’avant. Progressivement, l’industrie fera son lit sur notre territoire.

BIW : Yvan NGUETSA, au regard de ce que vous venez d’énoncer, quel est donc le rôle de LANACOME ?

YN : Le  Laboratoire Nationale de Contrôle du Médicament et de l’Expertise est chargé d’évaluer la qualité des intrants pharmaceutiques au Cameroun. Il faut une analyse de la qualité et de la conformité du médicament. Pour ce faire, le responsable du produit émet un dossier soumis à l’étude de LANACOME. De la plaquette au contenu tout doit être évalué et signalé au ministère de la santé publique. C’est de là que « l’autorisation de mise sur le marché » est délivrée. Parfois, certains produits ne passent plus (malheureusement) à l’analyse dans certains pays, parce qu’ils sont déjà mis sur le marché dans d’autres pays.

BIW : Les populations côtoient donc la mort au quotidien, elle circule sur les trottoirs !

YN : En 2014, le Cameroun a reçu le forum pharmaceutique international. Les spécialistes du médicament venant de 20 pays d’Afrique étaient réunis pour cette édition autour du thème de la lutte contre les médicaments de la rue. Une étude a révélé à ce sujet que les pharmacies non conventionnelles se ravitaillent par approvisionnements personnels. La porosité au niveau des douanes est donc une question majeure.

BIW : Docteur, autre chose à savoir quant aux dangers du médicament de la rue ?

YN : La politique du médicament doit être exceptionnelle. Au Cameroun, les professionnels sont déjà là, des jeunes diplômés pour la plupart, ils souhaitent se rendre utiles dans leurs domaines pharmaceutiques. A cet effet, l’Etat doit créer des départements pour gérer le médicament au niveau de la douane, du ministère, des structures annexes. Les spécialistes doivent faire preuve de professionnalisme. Il faut éviter d plonger dans le faux pour se satisfaire. Ce n’est pas nécessaire. Il faut sensibiliser la population de ce que le médicament est un poison, celui de la rue tue. Enfin, le pouvoir d’achat est faible, l’inflation a favorisé la hausse des prix. Le camerounais doit savoir évaluer l’impact de ses actes à long terme.

Il faut préciser ici qu’après le pétrole et ses produits, le médicament est le 2ème produit au monde qui a plus de revenus. Malgré cela, le pharmacien ne jouit pas encore de 40% de cela. D’où les conditions de vie difficiles. Cependant, cela ne devrait pas amener les gens à s’amuser avec la santé humaine à travers les comprimés. Ne détruisons plus nos familles.

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